PAROLES DE SPECTATEURS

> JANVIER 2019 - Dédicace de Gérard Mayen

 

Honnêtement, je ne sais pas grand-chose de l'affaire Serebrennikov. Depuis un an et demi – à l'heure où ces lignes sont écrites – ce fameux cinéaste russe est assigné à résidence, confronté à un procès monstrueux. Ses possibilités de se mouvoir et de s'exprimer sont anéanties. Cet artiste a gêné le pouvoir de Poutine (comme une part immense de la société russe), dans son raidissement à l'encontre des voix libres de l'art et de la culture.

 

Cette affaire a croisé mon chemin depuis que le chorégraphe Mitia Fedotenko, russe résidant en France dans la même ville que moi, a décidé de descendre dans des espaces publics, pour offrir son propre mouvement, sa propre voix, à son compatriote persécuté. Il n'est pas anodin de se souvenir que, lorsque le tout jeune Mitia arrivait à Montpellier, il le faisait dans le mouvement d'espoir soulevé par la chute du régime soviétique ; mais aussi pour bénéficier, dans cette ville, d'une formation en danse très ouverte, après en avoir testé d'autres dans l'Hexagone, où il avait constaté plus d'étroite discipline que de liberté.

 

Aujourd'hui Mitia Fedotenko danse With no Intent. Entouré de complices, il y touche à la question des masques. Il y explose l'espace du consensus, avec la rage gestuelle qui le caractérise. Il compose aussi une situation théâtrale, hantée de présences policières. Mais enfin, plutôt que strictement la forme, c'est le principe de son geste, qu'on voudrait discuter. Devant cette séquence d'agit prop, on n'ignore pas le danger que l'art peut courir, s'il ne se prévaut que de la bonne conscience du message d'actualité qu'il veut véhiculer.

 

On en était à ce stade de perplexité, quand on écouta aussi "l'adresse d'un artiste-citoyen à un camarade de scène", que Fedotenko énonce, au coeur de sa performance. On y entend, par exemple, que « derrière cette mascarade, il y a une vérité, celle de la place que le pouvoir réserve à l'artiste. L'art du pouvoir consiste à limiter le pouvoir de l'art, à se servir de la culture comme d'une arme de domination et d'éviter qu'elle ne devienne l'arme des dominés ».

 

On répète : « L'art du pouvoir consiste à limiter le pouvoir de l'art ». Regardez Poutine. Regardez le sort fait à Kirill Serebrennikov. Mais les voies de la répression sont-elles les seules par lesquelles "limiter le pouvoir de l'art" ? Ce sont des voies qu'il est évident et finalement assez confortable, de dénoncer, surtout à distance. Tous avec Serebrennikov ! Tous avec Fedotenko. Sauf…

 

Sauf qu'on ne compte pas, après tout, un si grand nombre d'artistes de la danse manifestement soucieux de retourner leur geste de cette sorte. Et puis on tend l'oreille encore. Et Mitia Fedotenko resserre la focale. Questionne les voies de la reconnaissance en art. L'agrément par lequel le pouvoir accorde ou pas ses moyens de production. La position des artistes dans ces jeux de cour. Qui est "in" ? Qui est "off" ? Et "offf" ? Et même "offff" ? Le performer n'esquive pas. Il parle aussi de lui-même. Et du "in". Et du "off". Il connaît. Il en a été. Sur cette question, il joue cash.

 

Car voilà bien : en danse – question d'espace –, peut-être plus encore que dans d'autres arts, beaucoup se joue dans la claire désignation du point depuis lequel on engage son geste. A trop l'oublier, à trop s'accomoder, les pièces pullulent dont on ne parvient plus guère à discerner ce qu'elles touchent. A l'heure où se terminait l'écriture de ces lignes, Mitia Fedotenko jetait un autre pavé, cette fois dans la marre de Facebook, pour s'inquiéter de l'apathie de sa communauté de danse devant le mouvement des Gilets jaunes. Rien à voir ? Pas si sûr.

 

Gérard Mayen  

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